LEUR PARADIS
Nicolas Mathieu

Paradis

Je repense à toutes ces heures, à la maternité, t’es dans mes bras, je ne sais pas te tenir ni te laver, je te regarde et quand mon doigt passe sur ton nez, tes yeux se ferment et c’est parfait. On est tout seul tous les deux et j’ai la trouille que tu tombes ou ne saches plus respirer et quand tu dors, je te fais des promesses que je ne tiendrai jamais.

Je revois tous les moments, l’extrême fatigue des premiers mois, les nuits cassées, les pleurs tout le temps, le biberon de trois heures, bout du rouleau et par la fenêtre, regarder Montreuil, boire un whisky au milieu de la nuit, après deux changes et la diarrhée, me demander comment je vais tenir, aller au bout, devenir un papa c’est faire ce qu’il faut et puis ce qu’on doit.  

Je repense à l’hôpital Robert Debré, ta poitrine qui n’a plus d’air, la trouille encore, et craindre à deux, te tenir plus fort avec le masque, aller au bout, une fois de plus, avec maman, on t’aime à mort. 

Je me souviens du premier été, on part quand même et dans la petite tente tu joues aux billes, crottes de lapin, la couche a fuit, c’est peut-être drôle mais pas malin. J’ai des photos, sept ans plus tard, dans mon portable, des beaux souvenirs, on est bronzé, presque le bonheur, en vrai c’est mort, une dernière fois. 

Puis notre vie dans le grand appart’, déménagements, changements d’adresse, petit minou, mitaines perdus, la crèche, l’école et puis tes potes, tout s’accélère, je n’y arrive toujours pas. Et toi de plus en plus vivant dans l’angle mort, loin de nos yeux, ta vie d’enfant avec ses drames, la Patte Patrouille, des nuits de douze heures et Picasso, une fois plus grand, tu feras chimiste ou bien rockeur. 

Les années passent sans martingale, je sais pas m’y prendre, faut pourtant faire. On se dispute, c’est toi qui pleure. Des petits mots doux et des câlins, dans ton lit quand c’est l’heure enfin, Alceste et Mathilda, le Grinch qu’est comme papa, c’est notre moment, et puis dodo. Je viendrai plus tard sentir ta tête, l’odeur qui dort, c’est presque trop. 

Tout ce temps à deux, et puis perdu, huit ans déjà que je me demande comment je vais faire. Des centaines d’heures à pas savoir et puis convenir qu’en dernier ressort c’est quand même là, dans la douleur, qu’était pour moi le seul bonheur.